Quatre vers, deux sons de rime : il n'existe que trois façons de les disposer. C'est le choix de structure le moins coûteux de toute la poésie, et l'un des plus audibles — le même quatrain, monté de trois manières, se lit à trois vitesses différentes.
Le quatrain d'essai
Gardons quatre vers et trois montages. Les voici dans leur premier ordre : « Le train s'en va quand tout se tait, / la gare garde son secret, / je compte les vitres qui passent, / et le froid prend toute la place. » Quatre octosyllabes, deux rimes : « tait » et « secret » d'un côté, « passent » et « place » de l'autre.
Rimes plates (AABB) : l'avancée
C'est le montage ci-dessus : deux vers, une rime, et on passe à la suivante. Chaque paire se referme aussitôt, le lecteur n'attend jamais plus d'une ligne, et le poème avance sans jamais revenir en arrière. C'est la disposition du récit en vers — fables, comédies, longs poèmes narratifs — parce qu'elle n'exige aucune mémoire et laisse toute la place à l'histoire.
Rimes croisées (ABAB) : la respiration
Mêmes vers, ordre changé : « Le train s'en va quand tout se tait, / je compte les vitres qui passent, / la gare garde son secret, / et le froid prend toute la place. » La rime revient une ligne plus loin, l'attente est plus longue, et les quatre vers se tiennent comme un seul ensemble au lieu de se diviser en deux paires. C'est le montage des strophes qui balancent deux choses : avant et après, dehors et dedans.
Rimes embrassées (ABBA) : la fermeture
Troisième ordre : « Le train s'en va quand tout se tait, / je compte les vitres qui passent, / et le froid prend toute la place, / la gare garde son secret. » Les deux vers du milieu forment un noyau et le quatrain se referme sur la rime qui l'avait ouvert. C'est la disposition la plus close des trois, celle des quatrains du sonnet classique — où elle sert exactement à cela : enfermer une idée avant de la faire basculer.
Choisir selon ce que fait la strophe
Une strophe qui raconte avance bien en rimes plates. Une strophe qui alterne deux motifs trouve son compte en croisées. Une strophe qui pose une image et la referme sur elle-même appelle les embrassées. Rien de tout cela n'est une loi : c'est la pente naturelle de chaque schéma, et la prendre à contre-pied est un effet en soi — à condition de savoir qu'on le fait.
Changer de schéma en cours de poème
C'est permis, et jamais neutre : le lecteur sent la rupture même sans savoir la nommer. Un poème en rimes croisées qui passe aux plates dans sa dernière strophe accélère vers sa fin ; l'inverse ralentit et ouvre. Le seul vrai risque est de changer sans raison : cela ne se lit pas comme une liberté, mais comme un schéma raté.
L'alternance masculin/féminin ne dépend pas du schéma
Quel que soit le montage choisi, la tradition demande d'alterner les rimes masculines et les rimes féminines. Dans notre quatrain, « tait » et « secret » sont masculines, « passent » et « place » féminines : l'alternance tient dans les trois versions.
Le vérifier en dix secondes
Notez dans la marge la dernière syllabe sonore de chaque vers, donnez-lui une lettre, et le schéma apparaît. Sur un poème long, où un vers isolé peut rompre la structure sans qu'on le remarque, La Plume surligne les rimes par couleur et affiche le schéma détecté — ce qui rend la vérification immédiate, y compris sur un texte de cinquante vers.
Le schéma de rimes ne décide pas de la qualité d'un poème, mais il décide de son allure. On peut écrire la même strophe trois fois et obtenir trois lectures : autant choisir laquelle.