Deux rimes peuvent sonner exactement pareil sans appartenir à la même famille. C'est la plus ancienne distinction de la poésie française, et elle tient à un seul détail d'écriture : le e muet final.
La définition tient en une ligne
Une rime est féminine quand le mot qui la porte se termine par un e muet : « passe », « lumières », « tombent ». Elle est masculine dans tous les autres cas : « secret », « matin », « fini ». Le genre grammatical n'y est pour rien — « la nuit » donne une rime masculine, « le silence » une rime féminine.
Une syllabe qui s'entend sans compter
En fin de vers, le e muet n'entre jamais dans le compte : un alexandrin terminé par « lumière » fait bien douze syllabes. Il s'entend pourtant, parce que la voix retombe après la syllabe accentuée au lieu de s'arrêter net. C'est cette retombée — et non le compte — qui distingue les deux familles à l'oreille, et c'est pourquoi un poème n'a pas la même tenue selon celle qu'il emploie.
La règle d'alternance
Codifiée au XVIe siècle et imposée par Malherbe, elle veut que deux rimes de même genre ne se suivent pas : après un couple de rimes masculines vient un couple de rimes féminines, et réciproquement. Un quatrain en rimes plates alterne donc masculin, masculin, féminin, féminin ; un quatrain en rimes croisées alterne vers après vers. Cette règle a tenu trois siècles parce qu'elle donne au poème une respiration régulière : une chute nette, une chute amortie, et ainsi de suite jusqu'au bout.
Elles ne riment pas entre elles
Un mot à terminaison féminine ne rime pas avec un mot à terminaison masculine, même quand l'oreille d'aujourd'hui ne les sépare plus : « aimé » et « aimée » sonnent identiquement et forment pourtant une rime impossible dans le vers classique. Le même raisonnement vaut pour le nombre — les classiques ne font pas rimer un singulier avec un pluriel, « fleur » avec « douleurs », parce que la rime s'écrit autant qu'elle s'entend.
Le cas des verbes en -ent
« Ils tombent », « elles passent », « ils rêvaient » : ces désinences sont muettes et donnent des rimes féminines. C'est la raison pour laquelle elles se placent si souvent en fin de vers — c'est la position où leur e muet ne pose aucune question de comptage, puisqu'il n'y compte jamais.
Ce qu'il en reste aujourd'hui
L'alternance n'est plus obligatoire : le vers libre l'ignore et la plupart des poètes contemporains ne s'y astreignent pas. Elle reste un outil de tenue. Dans un poème en vers réguliers, l'appliquer donne immédiatement à l'ensemble une assise classique ; la refuser s'entend aussi, et peut servir un effet de sécheresse ou de heurt — à condition que ce soit un choix, pas un oubli.
Le vérifier d'un coup d'œil
Écrivez en colonne les derniers mots de vos vers et soulignez ceux qui finissent par un e muet. Le motif apparaît en quelques secondes, et les endroits où l'alternance se rompt sautent aux yeux. L'analyse de La Plume, qui repère les rimes et leur schéma pendant que vous écrivez, permet la même vérification sans quitter le texte.
Masculines ou féminines, les rimes ne valent pas mieux les unes que les autres : c'est leur succession qui fait le rythme, et un poème qui n'emploie qu'une seule famille finit toujours par sonner comme une seule note tenue.