Deux voyelles qui se suivent dans un mot posent au poète français une question que la prose ignore : une syllabe, ou deux ? « Violon » en vaut deux quand on le dit, trois quand un classique l'écrit. Ce choix porte deux noms, et c'est l'outil d'ajustement le plus fin dont dispose un vers qui tombe à une syllabe près.
Deux mots pour une seule question
La synérèse fond les deux voyelles en une seule syllabe : vio-lon, deux syllabes. La diérèse les sépare : vi-o-lon, trois. Même mot, même orthographe, deux comptes possibles — et c'est le poète qui tranche, pas le dictionnaire.
Ce que la tradition classique impose
Le choix n'est pas libre chez les classiques : il suit l'étymologie. Quand les deux voyelles françaises correspondent à deux voyelles distinctes dans le mot latin d'origine, la diérèse est de règle. « Nation » se lit na-ti-on, « passion » pas-si-on, « lion » li-on, « poésie » po-é-sie. Quand le groupe vient d'une seule voyelle latine, la synérèse s'impose et le mot ne se coupe pas : « pied », « ciel », « bien », « fier », « Dieu » valent une syllabe, et une seule.
Deux repères qui évitent le dictionnaire latin
D'abord, un groupe précédé de deux consonnes dont la seconde est un r ou un l se lit toujours en diérèse : ou-vri-er, meur-tri-er, san-gli-er. Ensuite, les désinences verbales échappent à la règle étymologique : « nous chantions » et « vous chantiez » restent en synérèse, deux syllabes, là où le nom « passion » en fait trois. Ces deux repères couvrent la grande majorité des cas rencontrés en écrivant.
À quoi cela sert, concrètement
À faire tomber un vers juste sans le réécrire. « Le violon se tait, la maison se referme » compte onze syllabes en lecture courante ; lu vi-o-lon, il en fait douze et devient un alexandrin. Aucun mot n'a changé, seulement la façon de le dire. C'est l'ajustement le plus discret qui soit, et le seul qui ne coûte rien au sens.
Ne pas en abuser
Une diérèse s'entend : elle étire le mot, le ralentit, lui donne un relief inhabituel. Deux ou trois dans un poème passent pour de la musique ; une par vers sonne comme une béquille, et le lecteur comprend qu'on cherchait des syllabes. Si un vers ne tient qu'au prix d'une diérèse improbable, le problème est le vers, pas le compte.
Rester cohérent d'un bout à l'autre
Si « prière » vaut trois syllabes au quatrième vers, il en vaut trois au douzième. Une lecture qui change en cours de poème désaccorde tout le texte pour qui le lit à voix haute, et l'auditeur l'entend sans nécessairement savoir nommer ce qui cloche.
Ce que l'analyse affiche
La Plume compte ces groupes dans leur lecture la plus courante : « violon » y vaut deux syllabes, « nation » deux également. Si vous optez pour la diérèse, votre vers vaut une syllabe de plus que le compte affiché — un alexandrin qui s'affiche à onze et que vous lisez vi-o-lon est juste. Le compte reste une mesure fiable de l'écart entre vos vers ; la lecture, elle, vous appartient, et c'est bien ainsi : aucune machine ne peut décider à votre place de la vitesse d'un mot.
Diérèse et synérèse ne sont pas des subtilités d'érudit. Ce sont deux prononciations réelles d'un même mot, dont le poète choisit une — et la tient jusqu'au dernier vers.